Le management est-il orphelin de l’ordre ?

ordre et management

Lorsque l’on monte un blog pour une entreprise, on a souvent tendance à structurer étroitement son contenu, afin de lui donner une rationalité facilement compréhensible et… une meilleure chance d’hériter d’un budget marketing. L’expérience montre pourtant que cet ordre ne fait pas longtemps la force des contenus, parce que la discipline qu’il implique se dresse trop rapidement comme obstacle à la créativité, à l’imagination, à la créativité.

Vaste sujet, n’est-ce pas ? Pour aujourd’hui, nous avons eu envie d’alimenter cette réflexion par une autre, qui nous a été proposée par David Brunat, consultant indépendant, spécialiste de la mafia et auteur de Histoires de la Mafia, paru à La Martinière en mai 2012. Il s’interroge ici sur la notion d’ordre – au sens propre cette fois – au sein du monde de l’entreprise, et sur ce qui y « fait communauté » entre recherche de protection individuelle et sens de l’intérêt commun.

Donne-t-on encore des ordres dans les entreprises ?

Je suis très frappé par la quasi-disparition du mot « ordre » du champ sémantique de l’entreprise. Le terme n’est plus guère employé qu’à propos des « ordres de mission » ! On n’entend plus personne dire qu’il a donné ou reçu un ordre, qu’il doit exécuter un ordre, etc. Le vocabulaire de l’obéissance et du commandement auquel ce mot renvoie, avec ses résonances militaires, est banni du monde de l’entreprise, lieu de déploiement – réel ou postulé – d’une culture de la concertation, de l’échange, de l’adhésion à des processus de décision collectifs. On en a fait un creuset démocratique malgré les hiérarchies inhérentes à toute communauté économique et l’inégalité (de statut, de situation, de rémunération, etc.) qui en découle entre les salariés. On parlera à l’envi « d’orientations », « d’incitations », voire « de directives » ou « d’instructions », mais pratiquement jamais « d’ordre » … sauf lorsqu’on est débarqué et prié, cette fois-ci de façon souvent impérieuse, de quitter l’entreprise. Hors de ces cas de figure limite auxquels s’attache une violence irréductible, l’ordre est frappé d’ostracisme dans cet univers ouvert, ou supposé l’être, à la culture de la discussion et de la libre confrontation des points de vue.

L’ordre serait-il donc une notion caduque ?

Si le mot n’a plus droit de cité dans l’entreprise, ne perdons pas de vue qu’un tabou lexical ne fait pas disparaître comme par magie ce qu’il tait. Bien au contraire. Les rapports de force sont consubstantiels à toute entité économique intervenant sur un marché concurrentiel. Et puis il existe une catégorie d’entreprises où tout est ordre et respect de l’ordre, et où discuter les ordres reçus par ses supérieurs s’apparente à une folie suicidaire … Et ces entreprises qui reposent sur un management pyramidal ultra vertical et ultra performant comptent, hélas, parmi les plus prospères et les plus pérennes du monde …

Les entreprises criminelles restent fidèles aux traditions de l’ordre

Histoires de la Mafia, aux Editions La Martinière

Les organisations criminelles, dont la finalité est le profit maximal et l’élimination de la concurrence, savent quelle efficacité on peut tirer d’un individu lorsqu’il en va de sa vie ou de sa mort, et non pas seulement d’un avancement, d’une reconnaissance statutaire ou de quelques avantages financiers. Rationnelles, elles en sont restées à un management pour le moins traditionnel et que l’on pourrait même qualifier de prémoderne si, par ailleurs, elles n’avaient pas eu l’intelligence d’épouser aussi certaines conquêtes de la modernité (notamment en matière de nouvelles technologies, qu’elles savent utiliser avec une habileté incomparable). Adapter des valeurs archaïques aux exigences du temps présent : voilà où elles excellent !

Et puis elles savent que, lorsqu’il est poussé à l’extrême, le management du stress est peut-être, contrairement à ce que nous enseigne la vulgate managériale, le plus performant qui soit, du moins une fois qu’on a évacué toute considération morale et toute attention portée au bien-être de l’individu soumis à une chaîne de commandement qui ne souffre aucune erreur, aucun état d’âme, aucun délai non prévu dans l’exécution des ordres pris en application d’une volonté supérieure absolument sans appel. Et dans ce monde, deviennent et restent chefs ceux qui savent donner des ordres et les faire exécuter sans bruit, au doigt et à l’œil. Autrement dit, en évitant tout … désordre.

Quels enseignements peut-on tirer de la confrontation de ces deux modèles si antinomiques ?

Il ne s’agit en aucune façon de vanter le style de management « command and control » poussé à l’extrême des entités mafieuses, ni de prôner un quelconque retour à une culture de l’obéissance. Mais il faut comprendre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que la mafia répond à un besoin d’ordre (et ce, même si elle est intrinsèquement destructrice de l’ordre légal) et que ses membres, qui obéissent non seulement à des ordres de leur hiérarchie, mais aussi à des règles et des valeurs qui, elles, s’appliquent à tous (à commencer par le fameux « code d’honneur »), trouvent en son sein protection, sens de l’intérêt commun et assistance mutuelle.

Or, l’un des plus grands défis de l’entreprise contemporaine est, me semble-t-il, d’arriver à en faire un cadre protecteur pour l’individu et reconnu comme tel, et de rechercher tout ce qui peut faire communauté en son sein, alors même que les salariés n’ont pas tous, tant s’en faut, le même socle de valeurs, et que chacun d’entre eux est libre d’aller voir ailleurs dès que son intérêt le lui dicte … Au contraire de la mafia, modèle d’entreprise à vie que l’on ne quitte, sauf exception, que les pieds devant, et pour avoir enfreint des règles et des ordres inconditionnels.

Vous aimerez peut-être :

Vous avez quelque chose à dire, allez-y !